L’Afrique face au racisme : Pensées (1/3)

  • 30 mai 2018 à 8 h 30 min #354
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    La montée récente du populisme ramène une fois encore, le « racisme » et la xénophobie au-devant de la scène politique mondiale.
    Aux USA, c’est le président D. Trump qui s’affichait à la maison blanche avec deux racistes bien connus du public américain : Ted Nugent et Kid Rock, invités de la célèbre Sarah Palin.

    Il refuse même initialement de condamner avec la plus grande fermeté les événements de Charlottesville (Virginie), où, une citoyenne a été lâchement assassinée par un suprématiste blanc.

    En France, pour la deuxième fois de son histoire, le Front National a participé au second tour de l’élection présidentielle et a même remporté un tiers (1/3) des voix.

    Le Royaume-Uni va quitter l’Union Européenne, pour dit-elle reprendre le contrôle de ses frontières et réduire l’immigration.

    Au Burkina, en janvier, une certaine presse nationale se faisait l’écho des discriminations dont nos étudiants sont victimes en Tunisie.

    En Inde, un groupe de diplomates africains donnait de la voix pour forcer les autorités policières à prendre un peu plus au sérieux, les gros problèmes de discrimination auxquels les étudiants africains sont confrontés.

     

    En Mauritanie, le racisme et l’esclavage sont le lot quotidien de la minorité africaine.

     

    Pour combler le tout, en Libye, des marchés d’esclaves sont ouverts pour tirer profit des immigrants subsahariens qui y sont bloqués.

    La lutte contre le « racisme » fait rage depuis très longtemps et beaucoup sinon tout a été dit. Je voudrais, sans aucune prétention, apporter ma petite contribution. Pour ma part, trois principales causes favorisent le « racisme » de nos jours :

    • l’emploide la mauvaise terminologie ;
    • l’affaiblissement de l’identité africaine ;
    • la médiocre performance économique de l’Afrique.

    C’est donc en trois parties que s’organise ma réflexion sur le « racisme », et dans cette première partie, nous nous pencherons spécifiquement sur les problèmes de terminologie.

     

    Noir et blanc sont culturellement antagoniques.

    La langue française et les autres langues d’Europe ont utilisé depuis presque 600 ans maintenant, le mot « Noir » pour parler d’un autochtone d’Afrique et « Blanc » pour désigner un indigène d’Europe.
    Pourtant, le noir et le blanc ont presque toujours été opposés dans beaucoup de cultures.
    En Inde par exemple, lorsqu’un chat noir traverse le chemin devant quelqu’un, cela représente un mauvais présage (1).

    La même superstition peut être retrouvée dans beaucoup d’autres cultures occidentales, asiatiques et africaines.
    La liste des expressions qui opposent blanc et noir est bien longue, car, il existe dans toutes ces cultures une vraie symbolique du noir et blanc :

    • le blanc pour la joie, la propreté, la pureté,
    • le noir pour le deuil, la saleté, la souillure, etc.

    Alors pourquoi Blanc et Noir pour parler des Occidentaux et des Africains ?
    Même quand on s’efforce d’apporter une définition de « Blanc » ou « Noir », comme le fait l’Office Américain du Recensement, on s’aperçoit que les définitions peuvent être très élastiques selon les temps. Il est bien connu par exemple que la définition de Blanc aux USA à une certaine période n’incluait pas les Juifs et les Irlandais. De nos jours, l’office cherche à redéfinir le terme, pour en exclure les personnes originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. (2)
    Au Royaume-Uni, la définition de Noir par exemple, n’inclut pas les ressortissants du Bangladesh dont la couleur de peau, pourtant, n’est pas si dissimilaire de celle d’un Africain.

     

    Les civilisations antiques ne connaissaient pas de Noirs

     

    Il n’est cependant pas étonnant que l’humanité ne puisse pas s’accorder sur ces définitions, d’autant que nul n’est ni blanc, ni noir, ni jaune, ni rouge de peau ! C’est sans doute pour cette raison que nous avons bien arrêtée de désigner nos frères chinois et japonais par le terme « jaune » et nos frères indigènes américains par le terme « rouge».

    Pourquoi alors persistons-nous avec les termes « Noir » et « Blanc » ?
    Je comprends encore moins cette insistance en tant qu’Africain d’autant que nos propres langues désignent l’Occidental par des termes comme « nassara », « toubabou », etc., des mots qui n’ont rien à voir avec le « blanc », respectivement « pèlega » et « gwèma » en Mooré et en Dioula.

    Quant à notre propre notion de nous-mêmes, le Moaga s’est toujours vu en Moaga. Les notions de « nii sablega », « fara fiing », sont clairement des traductions littérales faites sous l’influence des langues européennes.

    Les Romains et les Grecs antiques n’ont jamais parlé des Noirs en tant que groupe. Les Égyptiens, non plus, d’où d’ailleurs l’impossibilité aujourd’hui de conclure définitivement comment ils se voyaient eux-mêmes en matières de couleur de peau. Par contre, nous savons que les Nubiens dont parlent les Égyptiens antiques, seraient aujourd’hui qualifiés comme des « Noirs » !

    Les israélites, dont certains écrits existent encore aujourd’hui dans certains livres saints, ne font mention nulle part de Noirs en parlant d’Africains ! En effet, dans le fameux « je suis noire, mais je suis belle » du Cantique des cantiques, ce n’est pas du tout d’une femme africaine dont il s’agit, mais plutôt d’une femme brûlée par le soleil, comme le dit la suite du texte : « ne prenez pas garde à mon teint noir, c’est le soleil qui m’a brûlée ; les fils de ma mère se sont irrités contre moi ; ils m’ont mise à garder des vignes ; ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.? » (3).

    Ce texte du Cantique des cantiques datant du 5e siècle avant J.C. ne peut être compris que dans son propre contexte. Comment peut donc interpréter le verset du cantique des cantiques pour dire qu’il parle d’une femme africaine, une femme « noire » ? Une Juive brûlée par le soleil, est bronzée, pas noire, « je suis bronzée, mais je suis belle ». Notons aussi au passage que, ce livre ancien est écrit en Hébreu. Cela veut dire que les traductions telles que celles que nous connaissons et citons plus haut, n’engagent vraiment que les préjugés des traducteurs. Il s’agit de traductions faites à une époque où la plupart des églises fermaient les yeux, ou même, encourageaient la traite des Africains.

    Pourquoi l’auteur du cantique utiliserait-il un « mais », comme dans « noire mais.. », s’il s’agissait d’une femme africaine alors même que dans le livre de l’exode, la femme de Moïse, Sephora, connue pour être une femme d’une beauté exceptionnelle, est aussi une bergère Koushite (Éthiopienne) (Nombre 12 :1) ? La jeune femme du cantique évoque plutôt sa condition d’être mise à garder les vignes comme une servante.

     

     

    C’est l’esclavage et la colonisation qui créent le Noir

     

    Comment du reste, le cantique des cantiques pourrait-il parler de noir pour désigner l’ethnicité d’une personne, alors même qu’il faut attendre jusqu’au 15e siècle pour que les Portugais commencent à désigner les Africains par le mot « Noir » après qu’ils aient commencé à coloniser et exploiter des territoires africains ?

     

    C’est donc l’opportunité d’exploiter le continent africain juste après le premier voyage européen vers l’Amérique, que l’homme « Noir » et « Blanc » voit le jour. Avant cette période, on parlait d’Égyptiens, d’Éthiopiens, et d’Africains, de Romains, de Juifs, de Cananéen, etc.
    Le mot « Noir » pour désigner un Africain est né des moments les plus sombres de notre humanité.

    C’est pourquoi, nous Africains devrions, à mon humble avis le rejeter tout simplement, parce que d’abord, ce n’est pas de cette façon que nous nous concevons nous-mêmes et puis ensuite, parce que nous savons que ce n’est pas à la couleur de leur peau que les gens sont différents, mais plutôt à leur culture.

    Ce rejet ne serait rien de nouveau, puisque, notre histoire récente regorge d’autant d’exemples de rejet, qui ont vu le Dahomey, la Gold Coast, le Soudan Français, la Haute-Volta devenir le Bénin, le Ghana, le Mali, le Burkina-Faso ! Combien sont-ils qui ont entendu parler de la Volta Noire, Volta Blanche ou Volta Rouge au Burkina-Faso? Encore des obscénités portugaises que nous connaissons aujourd’hui comme le Mouhoun, le Nakambé et le Nazinion.

    Nous ne sommes pas obligés d’accepter les inexactitudes, sobriquets et les autres termes dérisoires des autres, pas même dans leur propre langue, et le peuple Khoïkhoï nous l’a si bien démontré en rejetant catégoriquement le sobriquet « Hottentot » par lequel ils furent désignés pendant de nombreuses années, pour revendiquer leur nom propre par lequel ils se sont toujours désignés eux-mêmes et que tous aujourd’hui, nous utilisons : Khoïkhoï.

    Les Chinois par exemple, ont traditionnellement dénommé l’Européen par le terme « Gros Nez » ! Nul besoin de vous dire que l’Occident a objecté à cette appellation !

     

    Une terminologie linguistique vétuste

     

     

    Il existe dans les langues contemporaines, tout un lexique hérité de cette période peu recommandable de notre histoire commune qu’il convient de rejeter. L’on parle encore de « traite négrière » en langage soutenu et officiel français ! Ce n’est même pas la traite des Noirs, encore moins la traite des Africains ! Comme s’il existait une ethnicité nègre, différente de celle des Africains ! Pourquoi nous Africain, nous rendons-nous complices en utilisant ces termes ?

    L’on parle aussi de « racisme » alors même qu’on ne peut pas vraiment parler de « races humaines », dans le sens scientifique du terme : la planète terre abrite de nos jours, une seule race d’humanoïdes : l’homo sapiens sapiens. Cette précision est très importante, parce que, certains qui comprennent mal l’histoire de l’évolution darwinienne, semblent penser que nos cousins occidentaux sont une race différente qui serait plus évoluée que nous Africains : eux sont sortis d’Afrique pour évoluer en une autre « race », tandis que nous sommes restés en Afrique sans évoluer, en témoigne la différence de couleur par exemple !

    Cette confusion n’est possible en partie, que si nous insistons dans l’utilisation de termes inexacts en parlant d’individu de race « blanche » ou « noire », de migration « hors » d’Afrique comme si la migration avait concerné toute l’espèce humaine.  Même si nous devons parler de race, parlons plutôt d’Africain et de Caucasien, surtout pas de « Noir », ni de « Blanc ». Après tout, moins de 0.01% de nos gènes sont responsables de notre apparence externe. (4)

     

    Bien sûr, toutes les ethnies humaines ont leurs racines en Afrique, mais une seule ethnie a toujours ses racines en Afrique, et la présence de Moyen-Orientaux au nord ou d’Occidentaux au sud n’y change rien, puisque nous savons exactement d’où ils viennent et quand ils sont arrivés !

    Et pendant que nous y sommes, avons-nous encore besoin de la mention du teint sur nos CNIB ? Ils s’en sortent pourtant aux USA, en Europe, sans pour autant parler d’Africain au teint clair ou noir ! Pourquoi alors nous Africains en aurions-nous besoin ? Encore un de ces vestiges de la colonisation que nous héritons et utilisons sans jamais questionner ?

     

     

    Conclusion

    Vu le symbolisme du noir et du blanc, que les mots « Noir » et « Blanc » soient utilisés pour désigner des ethnicités humaines, ne peut qu’engendrer des difficultés presque insurmontables d’autant que ces mots ont beaucoup trop de bagages, qui jouent volontairement ou involontairement le jeu de la bigoterie. Ces mots ont bien montré leur géométrie variable, redéfinie selon les temps et les modes du jour, Noir, tantôt pour inclure tous ceux qui ne sont ni Occidentaux, ni Orientaux, tantôt pour désigner les Subsahariens seuls, et Blanc, tantôt pour inclure les Sémites (Juifs et Arabes), tantôt pour les en exclure. Deux mots dont les antagonismes sont aujourd’hui cristallisés par la société des USA, qui leur donne aussi cette endurance dans le temps.

     

    En effet, il n’y a jamais eu de courant littéraire de la « Jaunitude », ni de la « Rougitude ». C’est peut-être aussi, à cause de cela que les mots « Jaune » et « Rouge » pour désigner les Orientaux et les indigènes d’Amérique ont complètement ou presque disparu du langage commun et courant.
    Il y a cependant eu le courant de la « négritude », qui a beaucoup fait pour enlever la connotation péjorative au mot « nègre ». Après la « négritude », le hip-hop a aussi embrassé le mot « nègre », (« nigga » comme le disent les rappeurs) avec le même objectif de lui enlever sa connotation péjorative ; mais, à ce sujet, le Dr. Maya Angelou disait du mot « nigga », qu’il est « comme un poison ; que vous preniez le poison d’un flacon ou que vous le versiez dans du cristal bavarois, c’est toujours du poison. »
    Peut-être peut-on dire de même du mot « Noir » ? Noir, Nègre, ce n’est qu’à partir du 15e siècle que ces mots apparaissent pour diaboliser et déshumaniser le Nubien, l’Éthiopien, le Soudanais, le Sénégalais, etc. Les Irlandais par exemple, qui eux-mêmes souffraient sous le joug du Royaume-Uni, ont vu à sa juste valeur l’intention de diabolisation dans cette désignation qui venait d’être inventée pour se référer aux Africains. Ainsi, en gaélique (irlandais), le « Noir » est « an fear gorm », littéralement traduit en « l’Homme Bleu », parce que dans la culture gaélique d’Irlande, « an fear dubh », « l’homme noir », n’est nul autre que le diable.

     

     

    Blanc ou Noir, cela n’a pas d’importance en réalité, sauf que les faits sur le terrain sont autres : les termes divisent, contrastent, opposent et confrontent depuis le 15e siècle. N’est-il pas enfin temps de tourner la page ? La génétique moderne a détruit une fois pour toute, le mythe de la race noire, blanche, jaune et rouge. Les mutations génétiques sont aléatoires, et c’est la sélection naturelle qui pérennise ou non la mutation, du fait que cette mutation donne oui ou non un avantage vis à vis de l’environnement dans lequel nous vivons : l’Afrique, l’Europe, l’Asie, l’Amérique, l’Océanie sont les facteurs qui font que nous sommes comme nous sommes. C’est pourquoi, je suis Africain, moi Burkinabè, de même qu’un Sud-Africain dont je suis pourtant plus dissimilaire génétiquement, que nous ne le sommes avec un Européen ; et je n’ai pas plus en commun avec le natif d’Australie qu’avec le Japonais, parce que nos couleurs de peau seraient similaires. (5)  Mais, plus que le rejet d’un terme scientifiquement inapproprié, c’est toute l’identité africaine qu’il faut réaffirmer. Nous traiterons de cela dans la deuxième partie de cette réflexion.

     

     

     

     

     

     

    Koudraogo Ouedraogo

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    Références :

    ,< https://nothinginbiology.org/2014/07/01/a-guide-to-the-science-and-pseudoscience-of-a-troublesome-inheritance-part-i-the-genetics-of-human-populations/> ,01 Juill. 2014

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